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samedi 14 novembre 2009

Danses du quotidien - Texte de Julie Pirlot

Avec Danses du quotidien, la chorégraphe Flavia Ribeiro Wanderley nous invite à un projet artistique où une trentaine de Carolos prennent part à une expérience dansante. Durant six mois, cette troupe d’amateurs a développé un travail, une réflexion, sur ce qui nous entoure au quotidien pour nous l'offrir en gestes et mouvements. Un quotidien, une vie de tous les jours, des gestes que l'on rencontre, que l'on produit par habitude... Autant d’éléments qui pourraient nous sembler monotones mais qui sont pourtant la base de cette création.
Au départ, la plupart des citoyens participant à cette aventure n’avait aucune formation technique. L’atelier de six mois les a donc tout d’abord aidés à s’épanouir et à se dévoiler. De tout âge, de tout type physique et horizon, ils ont non seulement appris à gérer leurs corps, mais aussi à mieux se connaître.
À l’arrivée, Danses du quotidien n'est pas un spectacle de danse proprement dit mais davantage une invitation pleine de bonne humeur à l'ouverture du corps. Pas de chorégraphie hors du commun ou de gestes virtuoses au rendez-vous, mais une autre manière de danser, un regard plus simple sur ce qu’est la danse.
Comme par manque d’expérience du plateau, le stress se ressent sur scène mais plaisir et envie de faire restent toujours présents. Et c’est cette allégresse qui donne toute sa vie au spectacle.
Tout au long de ce «divertissement» ludique et enfantin, les personnages déambulent, marchent, s’évitent, se croisent, se rencontrent… Et même s’ils ne dansent jamais «vraiment», on est nourri de ce qu'ils donnent d'eux-mêmes et de la joie qu'ils offrent.
Une fois la représentation terminée, les spectateurs l'ont d’ailleurs accueillie par d'enthousiastes applaudissements. Un soulagement a envahi l’équipe, fière de ce succès. Un voile est tombé. Un rappel s’est même «imposé»: un extrait repris pour le plaisir du public, pour le plaisir des interprètes, aussi, enfin libérés de toute retenue, de toute gêne. La peur de danser évanouie, le plaisir est partout! Il aurait peut-être fallu que cette barrière soit plus vite franchie...
Danses du quotidien, une aventure avant tout humaine que l’on ressent à chaque minute de la mise en scène.

Danses du quotidien – Texte de Sébastien Noulet

- C’est l’heure -

Un lieu
Une ville
Ses habitants

Ils se croisent, se suivent et se séparent
Entre amusement et indifférence

Un enfant dessine une maison
L’adulte, lui, a d’autres occupations

- arrêt sur image -

Nos soucis, à la longue
Nos ennuis, à la traîne
Et ces courts instants

Où, complices,
Dans la cour,
Ils jouent à touche-touche

- coup de sifflet -

Nouvelle vague
De va-et-vient
Les gens font leur course
Puis reprennent
Ce qu’ils ont arrêté
En cours

- le temps est suspendu -

Ils nous regardent, tous,
Nous font face,
Face vers nous,
Et notre quotidien

- retour au début -

Même chemin
Même empressement
Mêmes pré-occupations
Que la veille

Puis, quand tous s’arrêtent, d’autres commencent à danser, ivres

- la nuit tombe -

Dans leur sommeil, l’un devient soldat,
L’autre travaille, encore
L’une danse, elle ne dort pas,
Et elle, avance, dans un autre temps

Un instant, comme dans un rêve,
Le soldat danse

Somnambule
Une petite fille
Déambule

à reculons

Celle de l’autre temps
Creuse
Sa féminité

- la fête -


Deux femmes
Propagent
Contagieuses
La danse
Elles brûlent

- la musique s’éteint -

Est-ce l’heure ?
Des lampes frontales
Parcourent
L’absence de jour
Et plongent dans l’anonymat

Des files indiennes
Avancent et reculent
Sur les traits de la ville
À la superficie des choses
La mine profondément sérieuse

Désormais, ils sont tous alignés
Sauf, les enfants, qui jouent

Les garçons se passent la balle
Les filles mènent la danse
Et les adultes, hommes et femmes,
Ébauchent des gestes d’enfant

- un autre jour -

Le sang circule
L’heure passe
Des groupes évoluent
Au loin

Ils acquièrent des habitudes
Apprennent à se connaître
A reconnaître
Ceux qui, hier, n’étaient pas des leurs

Le rythme se répète
Incessamment

Les gestes
S’accordent
Les liens
Se nouent

- battement -


Un cercle se forme
Un grand cercle
Qui saute
Qui vibre

Ensemble

Charleroi danse

Danses du quotidien – Texte de Ludivine Joinnot

«Pays de Charleroi, c’est toi que je préfère. Le plus coin de terre, à mes yeux, oui, c’est…»

Une cour de récréation où tout le monde joue. Des plus petits aux plus grands. Chacun performe et montre tant aux autres qu’à lui-même qu’il sait danser alors qu’il pensait, jusqu’alors, ne pas en être capable.
Dans Danses du quotidien, on se croirait presque dans une ambiance de corde à sauter, de marelle, de bac à sable, mais également d’usine et même de dancing. À un autre instant, les danseurs traversent l’espace tels des lucioles que l’on voit poindre dans la nuit... Pure diversité. Esprit ludique et enjoué.
«Dessine-moi ta ville», aurait pu demander, en prémices, Flavia Ribeiro Wanderley à ses citoyens-dansants qui ont répondu présents par leur engouement, leur détermination et leur quasi professionnalisme.
Aboutissement d’un travail long de plus de six mois, Danses du quotidien ressemble à une déambulation dans le paysage urbain de Charleroi. Marquage sur le sol d’une ville bordée de son ring, traversée par son fleuve, bercée par ses coins de verdure. Déambulation, aussi, dans le temps d’une journée à une autre. Celle d’un enfant qui va à l’école, celle d’un adulte qui part travailler. Entre coups de fil d’employés et sautillements de mômes, on joue. À devenir grand. À devenir petit. À devenir danseur. Et c’est plutôt réussi. La ronde humaine donne envie de danser, d’aimer la ville, de bouger et de virevolter d’un cube à un autre. Spontanéité travaillée dans un esprit joueur.
De ce fourmillement intérieur qui chatouille et touche, de cette heure qui tourne sur l’horloge plus vite qu’une paire de mains bien rodée, naît la joie d’exister en bougeant. «Il est temps!», disent les aiguilles. «Il est temps de danser!». Et c’est ce qu’ils font avec brio.

Danses du quotidien – Texte de Vincent Desoutter

Sur le sol, un tracé du plan de Charleroi. Des mouvements qui prennent des allures d'itinéraire. Les déplacements des 30 Carolos convoqués sur scène par la chorégraphe sont tantôt d’apparence purement fonctionnelle, tantôt plus dansants. Sur fond de déroulé horaire, les citoyens visitent leur quotidien et le donnent à vivre, autrement.
La microsociété présentée sur le plateau déambule de manière chorale et désaccordée dans un premier temps. Les interprètes remodèlent en permanence l'espace mais ce qui choque d'abord, c'est l'absence (le refus?) de contact entre ces individus. Question qui, par jeu de miroir, renvoie à notre propre rapport à l’altérité et à une confrontation entre intimité et espace public. Ainsi, les figures se croisent, s'esquivent, calculent leur chemin pour ne pas rentrer en collision avec l'autre. Reproduction juste mais relativement pessimiste de notre environnement. Avec bonheur, les cloisons vont cependant peu à peu tomber, les clivages disparaître.
Différentes saynètes sont ensuite interprétées par des groupes sociaux bien déterminés, ce qui donne l’impression d’une démarche documentaire, d’une classification d’ordre sociologique. D’une dynamique individuelle plurielle, on bascule vers une dynamique des groupes. Quelques éclats en solo viennent néanmoins parsemer l'ensemble. Des figures retiennent le regard, comme cet homme qui marche d’un pas exagérément militaire ou cette femme qui avance voutée, comme accablée par le poids des jours.
Délibérément mécaniques, les conventionnelles poignées de main en milieu professionnel reproduites sur le plateau manquent de spontanéité. Lorsque les citoyens quadrillent l'espace en formant des files d’attente, seuls quelques jeunes électrons libres semblent encore pouvoir jouir d'une certaine insouciance. Le monde adulte semble contraint à marcher au pas et rentrer dans les rangs. Une scène salutaire marque véritablement la rupture. Lorsque deux figures d’âges et d’horizon complètement différents émergent et «osent» danser sur une musique plus rythmique. Leur énergie communicative, par effet de contagion, gagne peu à peu l’ensemble du plateau. C’est avec beaucoup de bonheur que la pièce prend le contrepied de l’aspect mécanique et calculé de certaines séquences précédentes. La conclusion sera également un très beau témoignage de cette dynamique collective et donnera lieu à un rappel enflammé, où l’énergie se propagera  jusqu’aux gradins.
Danses du quotidien fait mouche en proposant de découvrir une réponse à cette automatisation du corps, par la représentation même de cette gigantesque machination sociétale. Les danseurs non professionnels laissent échapper quelques maladresses, des à-côtés perceptibles qui ne les desservent pas mais mettent en lumière leur fragilité. Débusquer la vie, la sensibilité, derrière la vie mise en danse, c’est entrevoir quelque chose de poignant dans les postures, quelque chose qui va bien au-delà de la simple reproduction du quotidien: c'est sentir une envie, celle de donner libre cours à une énergie que le cadre de la représentation bloquait jusqu'alors.